Présentée comme le « Waze du 17 octobre », l’application 17octobre.app permet de signaler en direct présence policière, gaz lacrymogène ou ravitaillement pendant la mobilisation de samedi. Un outil bien plus complexe et complet qu'il n'y paraît, avec radar, talkie-walkie et offres payantes.

On a passé au crible 17octobre.app, le « Waze des manifestations ». © Alexandre Boero / Clubic
On a passé au crible 17octobre.app, le « Waze des manifestations ». © Alexandre Boero / Clubic

À deux jours de la mobilisation du samedi 17 octobre, le site 17octobre.app se rêve en Waze ou Google Maps de la contestation. Il s'agit d'une carte participative sur laquelle chacun peut signaler une BRAV-M, un nuage de lacrymogène, un hélicoptère ou un point de ravitaillement. L'outil surfe sur un appel né sur les réseaux sociaux, qui ravive l'esprit des Gilets jaunes sur fond de carburant hors de prix et de contestation étudiante. Sous le vernis d'une interface léchée se cachent pourtant une modération a minima, des options payantes et une communication qui joue franchement avec le feu. Clubic a exploré l'outil vibecodé de fond en comble.

Police, gaz lacrymogène et ravitaillement, tout se signale sur 17octobre.app

D'abord, sachez qu'il n'y a pas de boutique d'applications dans la balance, puisque 17octobre.app tourne directement sur votre navigateur, un choix assumé pour ne pas dépendre des différentes boutiques. La carte se consulte sans compte, et un pseudonyme accompagné d'un mot de passe suffit pour publier, sans avoir à fournir son e-mail ni numéro de téléphone. On y trouve trois grandes catégories ou alertes, « Sécurité », « Pratique » et « Humour », et un radar facultatif affiche celles situées dans un rayon de 25, 50 ou 100 mètres. Le menu des signalements donne le ton, puisqu'on peut de façon communautaire indiquer la présence d'un canon à eau, d'un hélicoptère, d'une nasse, d'un véhicule blindé, de la BRAV-M (brigades motorisées de la police), mais aussi toute « prise d'otage présumée » et « suspicion de piège ou d'explosif », et la liste que je vous donne est loin d'être complète.

La fiabilité de l'outil reste, elle, à démontrer. On a pu constater, durant notre navigation, de nombreux signalements farfelus, comme certaines personnalités du web par exemple, qui auraient été aperçues dans les rues de Paris. Jeudi en fin de journée, deux jours avant le coup d'envoi, la carte de Paris affichait déjà des pictogrammes de flammes, des nuages de gaz et un groupe estimé à environ 500 000 militants. Des chiffres plus « syndicat » que « police », me direz-vous.

Jeudi soir, deux jours avant la mobilisation, la carte parisienne de 17octobre.app affichait déjà feux, hélicoptères et un groupe estimé à 271 000 militants. © Alexandre Boero / Clubic
Jeudi soir, deux jours avant la mobilisation, la carte parisienne de 17octobre.app affichait déjà feux, hélicoptères et un groupe estimé à 271 000 militants. © Alexandre Boero / Clubic

Toujours est-il que chaque alerte peut être confirmée, contestée ou déclarée dépassée par les autres utilisateurs. À Marseille, un tir de lacrymogène signalé moins d'une heure plus tôt écopait ainsi du statut « contestée ». Le site le reconnaît d'ailleurs sans fard : rédigées par la communauté, les informations peuvent être inexactes ou périmées. Voilà pourquoi il faut faire preuve d'une certaine prudence au moment de consulter la carte.

Concernant la modération, l'équipe, ou la personne qui a programmé la carte, mise sur la légèreté. Tout est publié instantanément, et un contenu n'est masqué qu'après les signalements de plusieurs utilisateurs distincts. Une intelligence artificielle n'en examine qu'une infime partie, tirée au hasard, et aucun humain ne revient sur ses décisions. Des personnes modèrent aussi les contenus signalés, sans plus de précisions. Les règles bannissent bien les fausses alertes alarmistes, mais les catégories les plus anxiogènes restent à portée de clic. Et comme un compte se crée en quelques secondes, rien n'empêche, en théorie, d'en multiplier pour confirmer ses propres canulars.

Le site 17octobre.app en version mobile, et ça fonctionne plutôt bien. © Alexandre Boero / Clubic

Talkie-walkie payant et données sensibles : l'envers du décor

À première vue, on pense naviguer sur un outil totalement gratuit. Mais en fait, pas vraiment. Car la carte, le radar et le fait de publier un signalement ne sont pas les uniques fonctionnalités. Le talkie-walkie, qui prend la forme de salons vocaux pouvant réunir jusqu'à 200 personnes, se limite à cinq minutes d'essai au total. Au-delà, il faut débourser 10 euros pour la radio à vie, ou 17 euros pour le « Full Premium ». Vous pouvez y ajouter des accessoires de mascotte à 5 euros pièce, un soutien mensuel facultatif et un programme d'ambassadeurs. Pour l'heure, les ondes restent calmes, car lors de notre dernier passage, vers 18h30 ce jeudi, il n'y avait que trois connectés sur le canal le plus animé.

Sur l’onglet Radio, chacun peut créer son canal (général, entraide, quartier, événement, jeunes), limité à quelques voix en même temps. © Alexandre Boero / Clubic

Parlons confidentialité. Nous avons fouiné un peu partout sur le site, et la copie est plus soignée qu'on ne l'aurait parié. Le radar calcule les distances sur le téléphone, les annonces sont positionnées à une dizaine de mètres près, la voix n'est pas enregistrée et les messages écrits de la radio sont, en principe, chiffrés de bout en bout. Une fois inscrit, si vous franchissez le pas, un questionnaire facultatif demande ce qui vous motive à rejoindre 17Octobre (vie chère, logement, emploi…), et les réponses sont rattachées au profil.

Les paiements passent par la plateforme américaine de paiement par internet Stripe, qui traite les coordonnées bancaires de l'acheteur, et les données restent accessibles aux autorités sur demande légale. Au moins vous le savez. Enfin, le service se dit réservé aux plus de 16 ans, mais l'inscription ne demande pas l'âge, et la radio propose une catégorie « Jeunes », qui pourrait se transformer en repaire à trolls.

Et qui tient les manettes de ce site ? Mystère, ou presque. La politique de confidentialité indique seulement une adresse en Belgique et un e-mail de contact, sans forme juridique ni nom de responsable. Hormis Stripe, aucun prestataire n'est nommé. On ignore qui héberge les données et quelle IA passe les textes publiés au crible. Quant à la page d'accueil, elle met en scène une foule dessinée brandissant bâtons et bouteilles, sous le slogan « L'essence ? On en veut plus ! ». Un clin d'œil pour le moins étrange de la part d'une plateforme dont les règles proscrivent l'incitation à la violence.